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Un journalisme mis au pas

jeudi 29 janvier 2009

Nous nous associons àcette carte blanche car nous soutenons une presse libre.

À la suite du licenciement arbitraire de quatre journalistes, dont la rédactrice en chef, du principal hebdomadaire belge francophone d’actualité, Le Vif-L’Express (groupe Roularta), une « carte blanche  » (texte ci-dessous) a été rédigée par l’Association des journalistes professionnels et par des enseignants universitaires responsables des principales écoles de journalisme àBruxelles et en Wallonie.

La publication de ce texte a été refusée par les rédacteurs en chef des deux quotidiens de référence en Belgique francophone, Le Soir et La Libre Belgique, deux organes de presse qui, par ailleurs, se posent en promoteurs du dialogue et du débat au sein d’une société ouverte. Le motif invoqué était que certains des constats mentionnées dans le texte pourraient s’appliquer àces quotidiens eux-mêmes. Telle n’était pas l’intention des auteurs de la « carte blanche  », mais il est révélateur que des rédacteurs en chef renommés croient déceler des mises en cause dans toute réflexion sur la gestion actuelle des médias d’information.

Comme d’autres avant elles, les directions de ces médias, pourtant promptes àporter des jugements sur les attitudes des autres détenteurs de pouvoirs, se refusent àtout questionnement public sur leurs propres pratiques et préfèrent l’autocensure voire la censure. Ce faisant, loin de conjurer la crise structurelle qui frappe leurs entreprises, elles démontrent àquel point leur conception managériale de l’information en est l’un des éléments-clés.

Les auteurs de ce texte sont tout aussi consternés par cette dérobade que par les faits qui ont motivé la rédaction de cette « carte blanche  ». Contournant ce refus d’ouvrir - àpeine ouvrir ! - une confrontation d’idées sur des questions essentielles, nous avons entrepris de faire circuler cette « carte blanche  » par tous les moyens disponibles. Nous vous invitons àdiffuser largement ce texte. Sa circulation démontrera la vanité de toute tentative d’étouffer le débat sur l’avenir du journalisme dans notre société.

Jean-Jacques Jespers
École universitaire de journalisme de Bruxelles
ULB CP 123
Avenue F.D.Roosevelt 50
B-1050 Brussels
Mailto :Jean-Jacques.Jespers@ulb.ac.be


Un journalisme mis au pas

Le brutal licenciement signifié sans motif, le jeudi 22 janvier, àquatre journalistes chevronnées de l’hebdomadaire Le Vif/L‚Express n’est pas qu’une péripétie douloureuse au sein d’une grande entreprise, comme il s’en déroule hélas chaque jour dans le pays. La mise àl’écart de collaboratrices qui comptent jusqu’àvingt ans d’ancienneté au sein du magazine, et qui en ont forgé les valeurs autant que la réputation, relève en l’occurrence d’une épuration dont les intentions manifestes sont inquiétantes pour la liberté rédactionnelle du Vif en particulier et pour le journalisme en général.

Le directeur du Vif/L’Express, qui s’était déjàsignalé antérieurement àTrends/Tendances par une propension àdistribuer des C4, et qui en est, au Vif, à6 licenciements, 2 départs et 2 déplacements imposés, l’a précisé lui-même : aucune raison économique ne l’a poussé àcongédier la rédactrice en chef et 3 rédactrices spécialisées l’une en politique intérieure, l’autre en sciences, la troisième en culture. Invoquant des relations dégradées entre l’équipe de rédaction et la rédactrice en chef, la direction - qui n’a pas réussi àrésoudre ces problèmes - a choisi la manière la plus radicale d’y mettre fin. Le prétexte est non seulement léger mais, en outre, il ne concerne pas toutes les journalistes concernées.

La valse des licenciements, entamée au Vif voici bientôt trois ans, traduit en réalité une obsession constante : mettre au pas la rédaction du premier magazine d’information générale de la Communauté française, qui avait précisément fondé sa crédibilité sur une totale indépendance d’analyse et de jugement, tant àl’égard de ses propres actionnaires - le groupe flamand Roularta - que vis-à-vis des différents pouvoirs, politiques comme économiques, de la société belge.

Durant plus de deux décennies, Le Vif/L’Express a pu défendre un journalisme exigeant, soucieux d‚abord de la pertinence et de l’utilité, pour ses lecteurs, des sujets qu’il abordait. Au nom de cette éthique, il pouvait parfois estimer nécessaire de fâcher un annonceur, de heurter un ministre ou de consacrer une couverture àun thème moins vendeur.
Tout cela n’est plus allé de soi dès l’instant où, inquiétée par une légère érosion des ventes, la haute direction de Roularta s’est laissée convaincre qu’il fallait remplacer les journalistes expérimentés, couper les têtes qui dépassent, et faire de la docilité aux impératifs économiques de l’entreprise un credo admissible.

L’éditeur du Vif n’est pas le seul àdéposséder ainsi la rédaction de sa capacité àpenser ses priorités et àdéfinir ses champs d‚action. En Belgique comme àl’étranger, trop d’entrepreneurs de presse choisissent, parfois sous le prétexte des difficultés économiques, d’appauvrir les contenus, de réduire les effectifs, de se priver de plumes critiques et d’esprits libres, de mettre au placard des talents fougueux, et de préférer des chefs et sous-chefs soumis.

Le Vif n’est pas le seul, mais il est l’unique hebdomadaire d’information générale largement diffusé en Communauté française. Ceux qui l’épuisent aujourd’hui de l’intérieur portent àcet égard une responsabilité devant l’ensemble de l’opinion.

A l’inquiétude pour l’avenir de ses journalistes chassés, mais aussi de ceux qui restent, s’ajoute la stupéfaction face àla brutalité sociale : convoquées un soir par un SMS sur leur portable, les quatre licenciées ont été renvoyées sur le champ de grand matin, avec interdiction formelle de repasser par la rédaction pour emporter des effets personnels. Deux heures sous surveillance leur ont été concédées, le samedi suivant, pour cette besogne. De quelle faute gravissime, de quel délit, ces quatre làétaient-elles donc coupables pour mériter un tel mépris ? Rien ne justifie une telle violence dans les relations sociales,qui en l’occurrence se double d’un réel mépris pour le droit du travail et contraste avec l’image de la paisible entreprise familiale qu’aime àse donner Roularta. La réaction de la Société des Journalistes du Vif - qui observait dès jeudi un arrêt de travail - comme le soutien inconditionnel de l’Association des Journalistes Professionnels et des syndicats, indiquent que la limite de l’acceptable a été franchie.

La crise financière, la chute des revenus publicitaires, la diversification technologique des médias et les investissements qu’elle réclame ne pourront jamais justifier ànos yeux que le journalisme soit réduit àsa seule valeur économique, que les journalistes ne soient plus les chiens de garde de la démocratie mais seulement des petits soldats zélés chargés de vendre des contenus formatés pour les impératifs commerciaux àcourt terme.

Nous avons besoin de rédactions expérimentées, en effectif suffisant, libres et indépendantes. Comme nous avons davantage besoin de matière grise, d’expertise, de culture et de réflexion journalistique étayée que de mise en scène spectaculaire de papiers vulgarisés àl’extrême pour plaire au plus grand nombre. Les comportements de certains managers et les plans d’économie concoctés au nord comme au sud du pays ne vont pas dans ce sens. Maintenons ànos médias leurs capacités intellectuelles : respectons les journalistes !

- Pascal Durand (Information et communication, ULg)
- Benoit Grevisse (Ecole de journalisme de Louvain, UCL)
- François Heinderyckx (Information et communication, ULB)
- Claude Javeau (professeur honoraire àl’ULB)
- Jean-Jacques Jespers (Ecole universitaire de journalisme de Bruxelles, ULB)
- Hugues le Paige (revue Politique)
- Martine Simonis (secrétaire générale de l’AJP)
- Marc Sinnaeve (Département de journalisme, IHECS)