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Crise financière

"Il faut supprimer la finance spéculative"

jeudi 23 octobre 2008

Interview de Dominique Plihon, professeur d’économie à Paris-Nord et président du Conseil scientifique d’ATTAC

En quoi la mondialisation financière est-elle responsable de la crise ?
- Elle a une responsabilité directe dans la crise parce qu’un des piliers de la mondialisation financière est la liberté totale donnée aux mouvements de capitaux de circuler sur la planète. Et nous pensons que cette liberté constitue le fondement de la spéculation. On va investir dans un pays et on va se retirer brutalement de ce pays en le déstabilisant complètement. Toutes les crises financières qui se sont produites dans les années 90 en Asie, en Amérique Latine, en Europe sont liées à cette liberté.
Par ailleurs, cette liberté incroyable qui a été donnée aux mouvements de capitaux est un moyen de donner un pouvoir énorme aux détenteurs de capitaux parce qu’ils passent leur temps à délocaliser les capitaux et à aller vers les pays où la fiscalité est la plus basse, où les salaires sont les plus bas. Ils maintiennent une pression permanente sur les états, sur les entreprises, … pour obtenir les meilleures conditions pour rentabiliser les capitaux avec les rendements les plus élevés. Une partie de la crise est liée à cela.

Quelle est la particularité de la crise que nous vivons aujourd’hui ?
- La spécificité c’est qu’elle touche d’abord les pays riches. Elle a commencé aux Etats-Unis, dans le pays à la fois le plus riche et le plus puissant sur le plan financier mais aussi le plus vulnérable. Vulnérable parce qu’il a atteint un niveau d’endettement, notamment d’endettements privés, tellement élevé que les ménages sont devenus insolvables dans ce pays. On n’avait pas cela dans les crises précédentes dans les pays émergents ou bien dans la crise internet : c’était autre chose. Ici, on a véritablement une crise qui est très grave parce que elle est liée à un surendettement des ménages américain et que pour apurer celui-ci, cela va prendre beaucoup de temps et avoir des conséquences très importantes sur l’économie américaine et sur l’économie mondiale.

En quoi le phénomène de titrisation qui est une des causes de la crise financière est emblématique du système financier actuel ?
- La titrisation permet aux banques de se débarrasser des risques qu’elles prennent en transformant le crédit en un titre qu’elle cède à des investisseurs. La banque qui sait qu’elle ne portera pas le risque dans le futur fait n’importe quoi en matière de gestion des risques, elle s’en fiche puisqu’elle pourra se débarrasser des risques. Nous sommes dans un système où chacun essaie, à tous les bouts de la chaîne financière, de faire des profits en essayant de prêter pour ensuite transformer ces crédits en titres. C’est un peu comme le jeu de la pomme de terre chaude, on se passe le produit financier de main en main en prélevant chaque fois des commissions, des intérêts et cela permet d’engraisser les banquiers et les investisseurs sur un système qui est extrêmement fragile.

Aujourd’hui, qui va payer le plus les conséquences de cette crise ?
- Je crois que ce sont les couches de la population les plus fragiles puisque cette crise va avoir des répercussions en termes d’emplois, de revenus et ce sont les gens se trouvant en bas de l’échelle sociale qui vont être les plus touchés ce qui va accroître les inégalités, la précarité, le chômage.

On parle beaucoup de réformer le système financier international mais à partir de quels éléments pourra-t-on juger d’une réelle volonté de changement de cap ?
- Quand on s’attaquera vraiment aux racines du système en supprimant, par exemple, la finance spéculative. La finance est utile parce qu’on en a besoin pour financer les investissements, le développement économique dans les secteurs jugés prioritaires. Mais le problème des financiers est qu’ils ont perverti complètement la finance en l’utilisant pour la spéculation pure. Le jour où on verra les gouvernements s’attaquer à cette finance spéculative, on pourra penser qu’on est en train de changer fondamentalement le système mais cela prendra du temps.

Quelles propositions concrètes formulez-vous par rapport à la spéculation financière ?
- Attac est né avec l’idée de la taxe Tobin qui était un moyen de casser une forme de spéculation internationale. Aujourd’hui, nous voulons aller beaucoup plus loin, en contrôlant complètement les mouvements de capitaux. Pour cela, il faut des réglementations beaucoup plus strictes, et limiter, puis à terme supprimer, les paradis fiscaux. Toute une série de mesures doivent être prises pour essayer de casser tous ces rouages de la finance spéculative qui, aujourd’hui, est devenue vraiment dangereuse et gangrène l’économie mondiale.

Les Etats-Unis est le pays qui a le plus profité de la mondialisation financière de ces dernières années en jouant la domination du dollar sur l’économie mondiale. Ce système peut-il encore continuer aujourd’hui ?
- On peut dire qu’après la crise cela ne sera pas comme avant, c’est-à-dire que les Etats-Unis ne pourront plus avoir un système qui profite de manière aussi éhontée du système mondial en s’endettant à fond grâce au fait qu’ils sont émetteurs du dollar qui est la première monnaie internationale. Cela ne sera plus possible parce qu’ils sont affaiblis économiquement par la crise, politiquement aussi parce que d’autres pays sont en train de monter en puissance comme la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Argentine ou la Russie et vont jouer le rôle de contre-pouvoir par rapport à l’hégémonie des Etats-Unis. Cela ne signifie pas que le capitalisme va changer profondément car ces pays sont également devenus capitalistes mais que nous, mouvement social et alter mondialiste, devons absolument nous battre contre ces nouvelles formes de domination qui pourraient arriver. Le pouvoir des Etats-Unis va certainement diminuer mais ce n’est pas cela qui va impliquer un recul du capitalisme, ce n’est pas suffisant.

Quelle peut être la place de l’Europe dans cette évolution ?
- Aujourd’hui, c’est une Europe néo-libérale qui joue le jeu du capitalisme mondialisé à l’américaine. L’Europe est un allié on peut même dire un vassal des Etats-Unis. En Europe, on peut imaginer, s’il y a des réactions des mouvements sociaux, une organisation plus forte sur le plan social et politique, que des contre-pouvoirs se créent pour obliger les gouvernements européens à changer de politique. Je crois que c’est possible mais cela prendra du temps. On voit bien aujourd’hui que l’Europe est en faillite, qu’elle est impuissante ; cela suscitera forcément des réactions tôt ou tard et nous allons nous y employer.

Propos recueillis par Philippe TAQUET