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"Les inégalités sont un enjeu essentiel de développement durable"

Interview de Thierry Jacques, Président du MOC

mercredi 24 mars 2010

Thierry Jacques, Président du Mouvement Ouvrier Chrétien, vient d’entamer cette année son deuxième mandat à la tête de notre mouvement. Il nous livre son analyse de la crise actuelle et des moyens d’en sortir, par le haut, pour le monde du travail. Interview.

Quel est ton regard sur la situation sociale et politique actuelle ?
- Si les premières victimes de la crise ont été les catégories les plus précaires du monde du travail, c’est-à-dire les intérimaires et les contrats à durée déterminée qui se sont retrouvés en quelques semaines hors des entreprises, on assiste, aujourd’hui, à une sorte d’accélération des effets de la crise avec les nombreuses fermetures et restructurations d’entreprises. Si les mesures anti-crise ont permis et permettent d’amortir le choc, elles ne sont pas suffisantes. Pour éviter que la situation sociale ne continue à se détériorer, il est nécessaire d’apporter des réponses beaucoup plus structurelles et beaucoup plus durables à cette crise.

Au lendemain de l’effondrement du système financier, tu avais écrit que le pire scénario serait de sauver le système bancaire et de repartir comme si rien ne s’était passé. N’est-on pas aujourd’hui dans ce scénario ?
- Quand on voit les bonus énormes qui ont été distribués en 2009 aux traders et aux managers de banque, on se rend compte que rien n’a fondamentalement changé dans les pratiques du monde de la finance. Le risque, comme l’a annoncé Paul Krugman, prix Nobel d’économie, est que d’ici fin 2010, on assiste à un nouveau crash financier. Cela montre surtout que le système financier et bancaire fonctionne de manière autiste, en total décalage avec la réalité économique et sociale. Les spéculateurs continuent à vouloir des rendements de plus en plus importants alors que la croissance économique a été négative et reste actuellement très faible. Le problème de la financiarisation de l’économie c’est qu’elle exige des profits maximaux à très court terme qui sont incompatibles avec le développement d’une économie durable.

Plusieurs personnalités politiques ont lancé un appel à la mise sur pied d’un nouveau Pacte social comme après la seconde guerre mondiale. Comment juges-tu ces initiatives ?
- Pour pérenniser notre système de sécurité sociale, face notamment au défi du vieillissement de la population, cela semble effectivement indispensable. Néanmoins, pour y parvenir on constate que les options politiques sont différentes ; pour les uns, il faut un financement solidaire et équitable qui assure une pension légale suffisante, pour les autres, il faut encourager les gens qui en ont les moyens à s’assurer personnellement. Au-delà de ça, l’urgence aujourd’hui est de relancer le dialogue social entre patrons et syndicats et d’apporter une solution au problème de la différence entre les statuts d’ouvrier et d’employé. Enfin plus généralement, la crise impose d’aller plus loin que la seule sauvegarde de notre système de sécurité sociale. Il faut impérativement s’interroger sur le modèle de développement et en particulier sur le mode de production et de consommation qui nous a plongés dans la situation actuelle.

A ce sujet, tu as parlé à plusieurs reprises de la nécessité d’une transition radicale. Peux-tu expliquer de quoi il s’agit ?
- Transition, c’est pour la méthode. Une rupture trop brutale avec le modèle de développement actuel serait socialement injuste. On parle de plus en plus de décroissance, mais pour les catégories les plus pauvres, c’est absurde car leur réalité au jour le jour est en dessous d’un niveau de vie décent. Maintenant, si cette transformation doit se faire de manière évolutive, elle doit être radicale quant aux objectifs. Il ne faut pas croire que l’on va pouvoir aménager quelque peu le modèle actuel et continuer comme avant. La transformation sera radicale et elle se fera parce que le modèle de développement actuel n’est pas soutenable tant du point de vue environnemental que social.

Un exemple ?
- Aujourd’hui, la remise en cause d’un certain productivisme est nécessaire. A ce sujet, le cas de l’agriculture est emblématique. La crise du lait a bien montré que l’agriculture industrielle et intensive est en train de nous conduire à des impasses car elle épuise progressivement les sols, fait disparaître les petites exploitations dans nos pays, affame les populations du sud en détruisant l’agriculture orientée vers leurs besoins, et pose des questions importantes en termes de santé publique.

Des changements qui ne seront pas faciles ?
- Effectivement, cette transition ne se fera pas sans douleurs. Tout le combat du mouvement social sera d’accompagner ces changements pour qu’ils ne pénalisent pas les plus faibles. La question des inégalités sociales dont nous avons toujours dit qu’elles étaient à la fois la cause et aujourd’hui les conséquences de la crise est un enjeu essentiel de développement durable. Nous voulons une "transition juste" qui était d’ailleurs le slogan du MOC et de la CSC lors du sommet sur le climat à Copenhague.

Peu après le déclenchement de la crise financière, tu avais rappelé que l’évolution du marché de l’emploi ces trente dernières années, - chômage, précarisation des conditions de travail - était à l’origine de la crise. Aujourd’hui, tu affirmes que l’emploi fait partie de la solution ?
- Imaginez de pouvoir sortir durablement de la crise sans s’attaquer massivement au problème du chômage, et notamment du chômage des jeunes, est un leurre. On ne construira pas une société qui tienne debout, qui fait de la cohésion sociale, sur base des inégalités qui existent aujourd’hui en matière d’emploi.

Dans ce cadre là, on échappera pas à un débat sur la réduction du temps de travail ?
- C’est un débat difficile, car il n’existe pas de solution toute faite, mais qui est par ailleurs totalement indispensable d’un point de vue social. On entend beaucoup dire qu’il faut augmenter l’activité des travailleurs les plus âgés puisqu’en Belgique, l’âge moyen du départ à la retraite est relativement plus bas que dans certains pays européens. Ok, mais si on veut vraiment avancer dans ce débat, il faut prendre d’autres aspects en compte, notamment la durée hebdomadaire du temps de travail en cours de carrière. On pourrait imaginer un maintien plus long dans la carrière professionnelle pour autant que l’on prenne des mesures qui permettent de réduire la durée du travail pendant la carrière pour permettre notamment de mieux articuler la vie familiale et la vie professionnelle. Tout ça pour dire qu’il faut voir le problème dans son ensemble et faire preuve de créativité et d’innovation sociale en la matière. Mais si on se contente seulement, comme le préconisent certains, de reporter l’âge de la pension, cela ne fera que retarder aussi l’entrée sur le marché du travail de nombreux jeunes, et en particulier des jeunes peu qualifiés, et ça c’est inacceptable.

On remarque bien la difficulté de faire avancer ce débat et les levées de boucliers automatiques qu’il suscite. La réduction du temps de travail est une question sensible mais qui reste au cœur des préoccupations du mouvement social ?
- J’entends bien les arguments économiques des patrons sur la question de la formation et du coût d’une telle mesure. Les arguments économiques existent et il faut les traiter comme tels. Je pense, par exemple, qu’il faut les régler à un niveau sectoriel. Chaque entreprise, en particulier si c’est une PME, ne peut pas à elle seule régler les problèmes économiques liés à une autre organisation du temps de travail. Mais notre rôle de mouvement social est de rappeler que la question du travail est une question culturelle avant d’être économique.

C’est-à-dire ?
- Le travail est une richesse qui, à ce titre, doit être répartie car le fait de ne pas avoir de travail est vécu comme une souffrance par beaucoup de personnes d’abord en raison de l’absence de revenus et de perspectives mais aussi parce qu’il est toujours le principal vecteur du lien social et qu’il donne un sentiment d’utilité. Mais aujourd’hui le travail pose aussi de plus en plus des problèmes à ceux qui en ont et qui, par peur de le perdre, acceptent de la précarité et de la flexibilité. Tout en reconnaissant l’importance du travail du fait de la sécurité des revenus et des protections sociales qu’ils procurent, je pense qu’il faut aussi s’interroger sur la centralité du travail dans notre société. Il faut désacraliser la valeur du travail. Il y a beaucoup d’autres choses intéressantes que le travail et le fait d’avoir davantage de temps libéré permet de concevoir sa vie autrement, de favoriser le lien familial et social, de s’investir au service de la société… La question du rapport au travail fait partie intégrante des solutions durables à la crise. On n’échappera pas à ce débat.

Interview réalisée par P.T.

Retrouvez ici l’article de Thierry Jacques "La crise financière par sa face cachée".