Retour de voyage en RDC – décembre 2024
Du 29 novembre au 13 décembre 2024, un groupe rassemblé par WSM et venu de toute la Belgique et de plusieurs organisations du MOC a eu la chance de partir en voyage d’immersion en République Démocratique du Congo.
En réalité, parler de voyage « en RDC » est sans doute trop ambitieux. Le pays, deuxième plus grand du continent africain, est à peu près aussi étendu que la totalité de l’Europe occidentale et présente de ce fait des réalités très contrastées, du Nord aux Grands Lacs, des grandes métropoles aux villages les plus reculés, de la forêt équatoriale à l’Est actuellement déchiré par le conflit. Nous n’en avons donc découvert que de petites parties ; et même entre Kinshasa, la capitale, et les villes de Lubumbashi et Kolwezi, au Sud-Est, qui furent nos deux régions d’accueil, le contraste est immense. Passant de la métropole aux ambitions internationales, surpeuplée et bigarrée, au riche Katanga, aux routes impeccables et aux paysages rythmés par les lignes électriques et les grandes industries minières, on a l’impression d’avoir changé d’univers. Certaines réalités que nous avons pu découvrir sont donc applicables seulement dans certaines régions, tandis que d’autres restent communes à tout le pays ; ce contraste est de plus accentué par une mobilité très compliquée, tant à cause de la taille du pays que de l’état de ses routes, certains des endroits les plus reculés étant tout bonnement inaccessibles, ou alors au prix de longs et périlleux voyages sollicitant plusieurs moyens de transport différents.
Mais quelques mots d’abord sur le principe même du voyage : un voyage d’immersion, c’est « découvrir le pays hôte à travers les yeux de sa société civile ». Pas question de tourisme, d’humanitaire, ou de contrôle de l’utilisation des fonds d’un bailleur : il s’agissait pour nous, pour la plupart novices de la coopération internationale, de rencontrer les partenaires de WSM sur place afin d’observer, sur le terrain, leur travail quotidien. Nous avons été accueillis par des syndicats, des mutuelles, des hôpitaux, des coopératives agricoles et de crédit, des réseaux d’associations, des travailleurs de l’économie informelle, et nous avons pu échanger avec eux autour de leurs réalités.
La protection sociale, pour tous et partout : l’action des partenaires de WSM
La protection sociale, fer de lance du combat de WSM, était naturellement la première thématique de notre voyage. En RDC, comme dans de nombreux pays du Sud global, le travail restant à accomplir est immense, que ce soit en matière de santé, avec un taux de couverture santé encore très faible, ou de droit au travail, dans un pays où l’économie informelle (c’est-à-dire sans contrat ni occupation fixe ; le travailleur prend les opportunités qui se présentent ou se lance seul, avec tous les risques que cela comporte) occupe 80 à 90% de la population dans divers domaines et où le travail syndical est encore parfois mis sous pression par le patronat ou l’état lui-même.
Le domaine de la santé est pour le moment en évolution avec l’introduction, au Congo comme dans plusieurs pays africains (comme le Burkina Faso, partenaire historique de WSM ici à Liège), de la couverture santé universelle (CSU). L’état concentre pour le moment ses efforts sur l’instauration d’une assurance-maladie pour tous, avec en particulier une couverture (gratuite) des soins liés à la maternité et ce, afin de diminuer la mortalité infantile et maternelle ; mais cette réponse peine à dépasser le cadre de la capitale, voire de quelques grandes métropoles, où elle est actuellement en phase d’implémentation et de test. Se pose aussi la question de son financement pour les années à venir… D’autres défis se posent aussi pour nos partenaires mutuellistes (CGAT, POMUCO et les mutuelles membres de ces réseaux), notamment le fait que de nombreux travailleurs n’ont pas de revenus fixes (et sont donc en difficulté sur le paiement régulier d’une cotisation), ou encore l’influence des prêches de certains pasteurs, pour qui souscrire à une mutuelle, c’est attirer la maladie sur soi et sa famille… Il s’agit donc, pour nos partenaires, d’un long travail de réflexion et de sensibilisation, afin de surmonter ces obstacles culturels et économiques, sans compter un important travail de plaidoyer auprès du gouvernement, afin de collaborer et de faire reconnaître la place des mutuelles de santé dans le paysage de santé congolais.
Des difficultés similaires sont rencontrées dans leur travail par nos partenaires de la CSC – Confédération syndicale du Congo : dans une réalité quotidienne où la survie domine, notamment et surtout pour les travailleurs informels, l’inscription à un syndicat est difficile à promouvoir, tant économiquement que culturellement. De plus, les syndicats qui travaillent en entreprise sont régulièrement confrontés à des tentatives d’intimidation ou de corruption (dans les grands groupes miniers par exemple), et la loi tend à avantager le patronat en rendant les modalités d’obtention du droit de grève exagérément complexe. Malgré cela, la CSC est le premier syndicat du pays (sur plus de 750 !) et compte plus de 400 000 membres.
De la nécessité d’une transition juste
L’autre grande thématique qui a guidé notre voyage était celle de la transition juste. En effet, la RDC est régulièrement qualifiée de « pays-solution » face au changement climatique, puisqu’elle dispose de vastes étendues de stockage de carbone (forêts et tourbières) ainsi que de minerais indispensables à la confection de batteries (cobalt, coltan, cuivre…), sans compter une très faible empreinte carbone (même si celle-ci est en grande partie dictée par un manque de moyens pour consommer) et un potentiel énergétique immense dans ses chutes d’eau. Néanmoins, comme le soulignait le GTCRR (vaste réseau associatif fédéré autour de la lutte contre le réchauffement climatique) lors de notre rencontre, l’injonction régulièrement faite au pays de « sauver » les autres du changement climatique au vu de ces atouts est profondément injuste socialement. D’une part, parce que de nombreux peuples autochtones dépendent entièrement de l’exploitation de la forêt pour vivre et ne peuvent donc arrêter purement et simplement sans alternative ; d’autre part, parce que cela implique que les premiers concernés n’ont pas d’accès à leurs ressources – nous y reviendrons – et à la richesse qui pourrait en découler ; et enfin, parce que cela reviendrait à faire porter les plus grands efforts sur les épaules des moins pollueurs. Et tout cela, alors que l’exploitation des minerais censés nous aider à réduire notre empreinte carbone (principalement ceux utilisés pour la confection de batteries : coltan, cobalt et autres) est impossible à réaliser… sans polluer (vu la nécessité d’utiliser des produits chimiques pour les extraire) et parfois, sans déforester (pour accéder au terrain minier). Cela n’empêche évidemment pas les associations du réseau de fournir des efforts, mais en plaidant pour la justice climatique et la mise en place d’alternatives et d’un partage des profits pour les populations, en particulier les plus vulnérables.
Impossible de parler de transition énergétique et de la RDC sans parler de son secteur minier. Des centaines de milliers de personnes y contribuent chaque jour, soit en travaillant pour de grands groupes exploitants (aujourd’hui principalement américains ou chinois, l’Europe étant en grande perte de vitesse sur ce marché), soit en devenant des « creuseurs artisanaux », exploitant les terrains en toute illégalité et à leurs risques et périls, dans des conditions inhumaines et pour en retirer un très maigre profit (réduit encore par le nombre d’intermédiaires et le manque de régulation). Le pays lui-même ne bénéficie que très peu de l’exploitation de ces richesses, puisque les firmes minières paient très peu d’impôts et qu’une bonne partie de ces minerais est détournée puis vendue à l’étranger. Cela est en train de changer, à la fois par un durcissement de la législation par rapport à la contribution des entreprises (qui a fortement augmenté ces quelques dernières années) et grâce au travail des syndicats, qui tentent de fédérer les creuseurs pour négocier de meilleures conditions ; mais le chemin est encore long pour atteindre des conditions de travail décentes.
Cela n’est évidemment qu’une des conséquences de la mondialisation qui frappe le pays ; on pourrait aussi évoquer, par exemple, l’implantation de grandes firmes inondant le marché de produits peu chers et de faible qualité tendant à détrôner le savoir-faire local (on peut tout à fait, à Kinshasa, se procurer de la confiture made in Colruyt…)
Un élément qui nous a fortement interpellé lors de nos contacts avec le secteur minier est le rapport des gens à la présence belge au Katanga. En effet, conscients du passé belge au Congo et de toutes les tensions que cette présence a pu – et peut encore – engendrer, il a été très surprenant de nous entendre dire qu’il fallait… que les belges reviennent exploiter les minerais : « vous nous avez abandonnés ! ». La surprise passée, apparaît en effet dans les discussions une certaine nostalgie de la présence des entreprises belges, dans lesquelles, comparativement aux entreprises actuellement sur le terrain – notamment chinoises – les conditions de travail étaient bien meilleures…
En guise de conclusion
Tout au long de notre voyage, riche en découvertes et en rencontres (dans les mutuelles, les hôpitaux, les coopératives agricoles, l’économie informelle, les syndicats, les mines, les associations et tant d’autres), nous n’avons pu qu’être impressionnés par le courage et la résilience de nos partenaires congolais. Leur travail pour une société plus juste, des conditions de travail décentes et un accès aux droits fondamentaux pour tous et partout est un travail de longue haleine, pratiqué dans des conditions difficiles (territoire immense, soutien du gouvernement faible ou inexistant, univers de survie…), et pourtant florissant et toujours fait avec enthousiasme.
Nous en repartons foncièrement convaincus de l’importance de la coopération internationale et des échanges entre mouvements sociaux de tous pays autour de nos revendications communes, ainsi que de l’absolue nécessité d’une transition climatique juste, à l’écoute des besoins de ceux qui subiront le plus le changement, et non décidée depuis un lointain Nord.
A l’heure de boucler ces lignes, toute notre sympathie va également aux victimes du conflit à l’Est de la RDC.
Ceci n’est évidemment qu’un bref résumé de notre voyage ; si vous souhaitez un témoignage plus approfondi, n’hésitez pas à participer à notre conférence du 10 avril prochain !
Vous pouvez également contacter Laure Hugla (hugla@mocliege.org – 0488/26.04.61.)